Contes de désespoir: 5 – Soti Triantafillou

CB_IstoriesApognosis

5

Un jour, dans le « Parc de la Piqûre », j’ai rencontré un garçon. Il dormait sur un banc, dans son sac de couchage ; avec sa seringue et sa pochette de poudre blanche. Été 1971 : annus mirabilis. J’avais treize ans ; non, treize et demi. Nous nous sommes incisés les poignets avec un canif. Nous nous sommes juré de nous retrouver au même endroit, à la même heure, dix ans plus tard.

Dix années passèrent. J’avais encore cette petite cicatrice, et quelques autres, plus fraîches : quelques-unes sur les bras, quelques-unes aux creux des genoux. Je l’ai cherché dans le parc pendant toute une journée, et le lendemain. J’ai cru le reconnaître en scrutant le visage de plusieurs garçons. Il n’était aucun d’eux. Le troisième jour non plus, je ne l’ai pas trouvé. Sur le banc, il avait gravé avec son canif : 1956-1980. Il était mort, j’ai calculé, à la fin de l’année mille neuf cent quatre-vingt, pendant l’hiver, juste avant Noël. Moi, j’étais encore vivante. Je logeais à « L’auberge de Paddy », dans le West Side, dans le quartier qu’on appelait encore alors La Cuisine de l’Enfer. Vingt dollars la nuit.

J’ai parcouru la ville, j’ai traversé des ponts, je me suis arrêtée aux péages, le pouce levé en direction de l’arrière-pays. Quelqu’un était mort. Moi, j’errais toujours. I walked the walk. I talked the talk.

Soti Triantafillou

Poem of the month: March

Rachel Whiteread STAIR SPACE III

Tea
by Carol Ann Duffy

I like pouring your tea, lifting
the heavy pot, and tipping it up,
so the fragrant liquid streams in your china cup.

Or when you’re away, or at work,
I like to think of your cupped hands as you sip,
as you sip, of the faint half-smile of your lips.

I like the questions – sugar? – milk? –
and the answers I don’t know by heart, yet,
for I see your soul in your eyes, and I forget.

Jasmine, Gunpowder, Assam, Earl Grey, Ceylon,
I love tea’s names. Which tea would you like? I say
but it’s any tea for you, please, any time of day,

as the women harvest the slopes
for the sweetest leaves, on Mount Wu-Yi,
and I am your lover, smitten, straining your tea.

 

Image: Rachel Whiteread, Stair Space III, 1995. Resin, ink and correction fluid on paper. Tate London.

Contes de désespoir: 4 – Soti Triantafillou

CB_IstoriesApognosis

4

J’observe les femmes âgées dans le métro. Leurs jambes gonflées, les racines blanches de leurs cheveux, et quand elles bâillent les dents jaunâtres, gâtées. Elles somnolent ; elles mâchonnent un bout de biscotte, elles secouent deux miettes tombées sur leur tablier. Je m’interroge : autrefois, étaient-elles jeunes, belles, pleines d’émotions, de désirs ardents ? L’ont-elles été vraiment ? Peut-être pas ? On raconte que Spinoza affirmait qu’il n’avait jamais été enfant. « Il m’est impossible de croire que je suis passé par l’âge infantile », disait-il. Avait-il donc tout oublié ?

Soti Triantafillou

 

Random Weekly Quotes for Tough Times: 18 – 24 March, 2013

Three Forms 1935 by Dame Barbara Hepworth 1903-1975

“Tenderness rounds out true triumph, gentleness lubricates genuine liberation: emotions that are not diagnostic of glory or passion in dreams.”

― Vladimir Nabokov, Ada, or Ardor: A Family Chronicle

Image: Dame Barbara Hepworth, Three Forms, 1935. Serravezza marble on marble base © Bowness, Hepworth Estate

“Something Will Happen, You’ll See” reviewed by Mark Mazower in THE NATION

Christos Ikonomou Greek Cover

We are very pleased to announce that Christos Ikonomou’s award-winning best-selling short story collection, “Something Will Happen, You’ll See,” is reviewed in a great article on the Greek crisis by Mark Mazower in THE NATION:

“Then there is fiction. Kati tha ginei, tha deis (Something Will Happen, You’ll See) is a gripping collection of short stories published in 2010 that was awarded the State Prize for Literature and has become a bestseller. Its author, Christos Ikonomou, has already been hailed in the Italian press as a “Greek Faulkner,” a description that conveys the emotional power but not the restraint or precision of his prose. Roaming restlessly through the impoverished working-class quarters located off the tourist routes in the urban sprawl between Athens and Piraeus, the large port southwest of the capital, Ikonomou’s stories convey the plight of those worst affected by the crisis—laid-off workers, hungry children. Everyone is dreaming of escape: to the mountains, to an island or a palatial estate, into a Hans Christian Andersen story world. What are they fleeing? The old woes—gossip, watchful neighbors, the oppression and indifference of the rich—now made infinitely worse. In Ikonomou’s concrete streets, the rain is always looming, the politicians’ slogans are ignored, and the police remain a violent, threatening presence offstage. Yet even at the edge of destitution, his men and women act for themselves, trying to preserve what little solidarity remains in a deeply atomized society, and in one way or another finding their own voice. There is faith here, deep faith—though little or none in those who habitually ask for it.”

Contes de désespoir: 3 – Soti Triantafillou

CB_IstoriesApognosis

3

A l’âge de huit ans, Richard Brautigan vivait avec sa mère et sa sœur dans la chambre d’un hôtel minable de Great Falls, dans le Montana. Un jour, en revenant de l’école, il trouva la chambre vide. Sa mère était partie, emportant le peu qu’elle possédait, abandonnant Brautigan et sa petite sœur de quatre ans, Barbara. Les mômes restèrent seuls pendant une semaine, jusqu’au jour ou les voisins localisèrent la mère folle à Takoma, dans l’État de Washington. Ils ont donc mis Richard et Barbara dans un car qui faisait le trajet Montana-Washington. Des années plus tard, avant qu’il ne devienne célèbre avec « La pêche à la truite en Amérique » et avant qu’Abbie Hoffmann ne publie « Volez ce livre », Brautigan écrivit l’histoire d’un sac de graines, qu’il intitula « Semez ce livre ». Moi, j’ai toujours rêvé qu’un jour, en rentrant de l’école ma mère serait partie pour ne pas revenir. Plus tard, j’ai rêvé d’écrire un livre que l’on planterait comme un arbre.

Soti Triantafillou