Contes de désespoir: 9 – Soti Triantafillou

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Ma première mort – et mon premier amour – fut Elvis Presley. Pour me consoler, on m’a dit des mensonges, qu’il vivait, qu’il s’était retiré dans son village, à Tupelo, dans le Mississippi, qu’il avait ouvert une cantine de nuit où il vendait des sandwiches au beurre de cacahuètes. Le jour où Elvis est mort j’ai éprouvé ce que j’avais ressenti quand je me suis rendue compte que Dieu et le Père Noël n’existaient pas. Depuis lors, je ne saurais jurer de rien. Continue reading

Contes de désespoir: 8 – Soti Triantafillou

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La Chouette et le Chat ramaient au large dans une barque verte, aussi verte que les haricots verts. Humpty Dumpty tomba du mur et se brisa en mille morceaux. Tous les chevaux et tous les hommes du Roi n’ont pu les recoller. « Et vice versa », dit Tweedle Dee, « s’il en était ainsi, cela pourrait être, mais dans le cas où il en serait ainsi, c’est ainsi que cela serait. Pourtant, les choses étant ce qu’elles sont, cela n’est pas. Voilà, c’est logique ». Continue reading

Contes de désespoir: 7 – Soti Triantafillou

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J’errais parmi les arbres rouges, parcourant le temps des feuilles. Puis vint l’hiver, rigoureux. Du bout du doigt, je faisais des dessins sur la vitre embuée du vieil autobus. Dans la solitude glacée je vis un homme qui jouait de la musique avec une scie. Je me suis souvenue des matins resplendissants, quand toi aussi tu resplendissais – je me suis souvenue des étés d’autrefois. Je m’étais lassée de te chercher dans ces villes muettes, dans des ruelles obscures, parmi les maisons brûlées. Les fenêtres sont béantes, le vent s’engouffre partout, le brouillard aussi. À travers les interstices, je vois des morceaux de lacs cristallisés, la trace ensanglantée du loup qui est venu au monde avant l’heure. Continue reading

Contes de désespoir: 6 – Soti Triantafillou

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Il avait toujours aimé les vêtements chics, les cravates en soie, à pois, à rayures, sans pois, sans rayures. Avec des motifs cachemire. Quand il mourut, on le revêtit du plus beau de ses costumes. Quatre ans plus tard, quand on l’exhuma, il ne restait rien de son corps excepté les os et les dents. Il ne restait que le costume, et les chaussures. En cuir bien sûr. Nous les avons offerts aux fossoyeurs. Ils ont murmuré « merci » et se sont dirigés vers la tombe suivante, leur pelle sur l’épaule. Continue reading

Contes de désespoir: 5 – Soti Triantafillou

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Un jour, dans le « Parc de la Piqûre », j’ai rencontré un garçon. Il dormait sur un banc, dans son sac de couchage ; avec sa seringue et sa pochette de poudre blanche. Été 1971 : annus mirabilis. J’avais treize ans ; non, treize et demi. Nous nous sommes incisés les poignets avec un canif. Nous nous sommes juré de nous retrouver au même endroit, à la même heure, dix ans plus tard. Continue reading

Contes de désespoir: 4 – Soti Triantafillou

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J’observe les femmes âgées dans le métro. Leurs jambes gonflées, les racines blanches de leurs cheveux, et quand elles bâillent les dents jaunâtres, gâtées. Elles somnolent ; elles mâchonnent un bout de biscotte, elles secouent deux miettes tombées sur leur tablier. Je m’interroge : autrefois, étaient-elles jeunes, belles, pleines d’émotions, de désirs ardents ? L’ont-elles été vraiment ? Peut-être pas ? On raconte que Spinoza affirmait qu’il n’avait jamais été enfant. « Il m’est impossible de croire que je suis passé par l’âge infantile », disait-il. Avait-il donc tout oublié ? Continue reading

Contes de désespoir: 3 – Soti Triantafillou

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A l’âge de huit ans, Richard Brautigan vivait avec sa mère et sa sœur dans la chambre d’un hôtel minable de Great Falls, dans le Montana. Un jour, en revenant de l’école, il trouva la chambre vide. Sa mère était partie, emportant le peu qu’elle possédait, abandonnant Brautigan et sa petite sœur de quatre ans, Barbara. Les mômes restèrent seuls pendant une semaine, jusqu’au jour ou les voisins localisèrent la mère folle à Takoma, dans l’État de Washington. Ils ont donc mis Richard et Barbara dans un car qui faisait le trajet Montana-Washington. Des années plus tard, avant qu’il ne devienne célèbre avec « La pêche à la truite en Amérique » et avant qu’Abbie Hoffmann ne publie « Volez ce livre », Brautigan écrivit l’histoire d’un sac de graines, qu’il intitula « Semez ce livre ». Moi, j’ai toujours rêvé qu’un jour, en rentrant de l’école ma mère serait partie pour ne pas revenir. Plus tard, j’ai rêvé d’écrire un livre que l’on planterait comme un arbre. Continue reading

Contes de désespoir: 2 – Soti Triantafillou

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Je suis née dans cette ville, cette ville sans fleuve, sans lac, sans mer. Immobile, j’ai attendu qu’adviennent des miracles, j’attendais que les miracles me tombent dessus. Puis, j’ai dit à quelqu’un : « Je préférerais devenir aveugle, plutôt que de te perdre ». Oui, j’ai bien dit cela. Je pensais : I’d rather go blind. I’d rather go blind. Je le répétais pour qu’il l’entende bien et pour que je l’entende moi aussi. Le temps est passé : chaque minute d’attente était un tourment, chaque point d’interrogation suscitait en moi des cauchemars, des cris, de la fièvre, des frissons ; un matin, à l’aube presque, debout devant le miroir, je me suis coupé les cheveux avec un sécateur. Je me disais « la vie est belle, et facile » ; j’ai répété ça cent fois, dans toutes les langues possibles, même dans celle que nous avions inventée, mon frère et moi, quand nous étions petits : la iv ste leb et liçaf. Puis, j’ai posé doucement le sécateur sur le bord de la tablette. Un filet de sang dessinait des méandres au fond du lavabo. Continue reading

Contes de désespoir: 1 – Soti Triantafillou

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Trois événements insolites ont marqué cet hiver-là : un matin, la Route Nationale côtière fut inondée sur presque un kilomètre, ses entrailles se déversèrent dans la mer. Puis, un soir, des chauves-souris, toute une nuée, obscurcirent le ciel. Enfin, juste avant l’arrivée du printemps, les animaux tombèrent subitement en hibernation. Tout était sens dessus-dessous. Je marchais sur les mains pour remettre en ordre le monde qui marchait sur la tête, tout chamboulé. À cette époque-là, j’écrivais sur mon petit cahier : « le fauteuil du barbier ressemble à une chaise électrique » « les caddies du supermarché me font penser à des fauteuils roulants ». Je tournais la tête, je souriais, j’avais l’air d’un masque infernal. Et pourtant, je souriais. Chaque nouveau jour, je souriais. Et par ce sourire, je regardais le monde à travers un prisme ; il était réfracté, émietté, multicolore comme un dépôt d’ordures. Continue reading